Le champ des possibles

Face au défi de la pollution aux PFAS décrit dans les trois précédentes parties, beaucoup d’actions peuvent être engagées. Quelques exemples :

  1. Faire émerger un tissu industriel sans PFAS, c’est-à-dire faire en sorte que les entreprises industrielles réduisent puis éliminent les PFAS de leur chaîne d’approvisionnement.
  2. Développer des circuits de gestion de la fin de vie des produits contenant des PFAS, c’est-à-dire faire en sorte que tous les produits qui contiennent des PFAS soient gérés spécifiquement lors de leur fin de vie.
  3. Généraliser les infrastructures de filtration des PFAS dans l’eau potable, efficaces y compris sur PFAS à chaîne courte comme le TFA.
  4. Progresser dans notre compréhension des mécanismes d’exposition humaine aux PFAS, pour pouvoir cibler ce qui nous expose le plus et s’en prémunir.

Ces actions sont à mener de front, mais l’effort associé à chacune d’entre elles peut varier.

Une autre possibilité serait de ne pas se saisir davantage du sujet, c’est-à-dire de ne pas chercher à soutenir le retrait des PFAS via des réglementations et des incitations, voire de revenir en arrière. À l’heure de la dérégulation sur les thématiques environnementales, cette option n’a jamais paru aussi crédible.

Arbitrer par les coûts

Plusieurs études récentes ont modélisé les coûts de différents scénarios de gestion des PFAS :

Voici une synthèse des enseignements des scénarios (7 au total) disponibles :

Les problèmes de santé causés par les 4 PFAS historiques coûteraient 360 milliards d’euros dans le scénario tendanciel (business-as-usual)
  • 360 milliards d’euros entre 2024 et 2030 pour le scénario 1 « business-as-usual » de l’étude pour la Commission européenne. Les auteurs indiquent que le chiffre est une sous-estimation.
Une dépollution minimaliste coûterait ~ 90 milliards d’euros.
  • 80 milliards d’euros entre 2024 et 2030 pour le scénario 1 « business-as-usual » de l’étude pour la Commission européenne, qui consiste à dépolluer l’eau et le sol des PFAS historiques uniquement.
  • 95 milliards d’euros entre 2025 et 2045 pour le scénario « PFAS historiques » du Forever Pollution Project, qui consiste à dépolluer l’eau et le sol des PFAS historiques uniquement.
Une dépollution ambitieuse couterait entre 1 500 et 2 000 milliards d’euros.
  • ~ 1 500 milliards d’euros entre 2024 et 2030 pour le scénario 3 « Respect des Normes de Qualité Environnementale » de l’étude pour la Commission européenne, qui consiste en une dépollution des eaux de surface et souterraines.
  • 2 000 milliards d’euros entre 2025 et 2045 pour le scénario « PFAS émergents » du Forever Pollution Project, qui consiste à dépolluer l’eau et le sol des PFAS historiques et émergents (dont le TFA).
Une réduction de 42% de la consommation de PFAS en Europe coûterait ~ 400 millions d’euros.
  • En ciblant les substitutions les plus viables économiquement, la substitution de 42% de la consommation de PFAS en Europe couterait ~ 400 millions d’euros d’après la modélisation de Systemiq.

Même si ces ordres de grandeur ne peuvent être comparés stricto sensu, il apparait très clairement que la réduction des PFAS à la source semble l’option la plus efficace financièrement. En tout cas d’un point de vue macroéconomique. Cela semble assez logique car, une fois rejetée dans l’environnement, une substance PFAS se mélange à d’autres et devient beaucoup plus difficile à gérer.

Dès lors, comment faire advenir cette réduction à la source ? Autrement dit, comment faire en sorte que les entreprises industrielles réduisent puis éliminent les PFAS de leur chaîne d’approvisionnement ?

Les études citées mentionnent aussi l’importance d’agir vite si on souhaite maîtriser le coût de la dépollution. En effet, plus on attend, plus la quantité de PFAS à gérer augmente, plus la dépollution coûtera cher.  

Penser le changement à faire advenir

Pour faire advenir ce type de changement, intéressons-nous à des exemples réussis de retraits volontaires de substances :

  • Le DDT, un insecticide massivement utilisé à partir des années 1940. En 1962, la biologiste américaine Rachel Carson dénonce les effets sanitaires du DDT dans son livre Silent Spring (Printemps silencieux). 10 ans plus tard, le DDT finira par être interdit aux États-Unis, tout comme dans de nombreux pays.
  • Les CFC, des gaz réfrigérés, pour lesquels des chercheurs ont prouvé qu’ils aggravaient le trou dans la couche d’ozone, dès les années 1970. En 1987, la Communauté Économique Européenne et 24 autres pays adoptent le Protocole de Montréal, ayant pour objectif d’éliminer progressivement les substances qui appauvrissent la couche d’ozone (CFC, halons, etc.). Résultats ? Les CFC ont quasiment disparu de la production mondiale et la couche d’ozone a rapidement montré des signes de reconstitution.
  • Les phtalates, des perturbateurs endocriniens – les restrictions mises en place par l’Europe ont permis de réduire de 90 % depuis 2010 le volume de certains phtalates dangereux mis sur le marché, entraînant une forte diminution de l’exposition humaine.

On pourrait aussi considérer la décarbonation en Europe comme un exemple de réussite, en observant que les émissions de gaz à effet de serre en 2024 étaient ~37 % inférieures à celles de 1990 et que l’Europe parvient à suivre la trajectoire de décarbonation qu’elle s’est fixée.

Bref, ces différents exemples illustrent l’infrastructure nécessaire à mettre en place — réglementation, incitations, financement, outils, etc. — mais aussi les écueils à éviter.

Par exemple, les CFC ont été remplacés par d’autres substances problématiques, comme les HFO dont la dégradation est une source majeure de TFA. Concernant la décarbonation, l’Europe n’a pas réussi à prendre le leadership dans le développement des alternatives (ou « technologies vertes »), qui a été pris par la Chine sur de nombreux sous-secteurs.

Valider l’ambition de la restriction universelle en Europe

Par rapport au constat posé dans les précédentes parties, nous avons vu qu’une réglementation réellement protectrice se doit d’être large par défaut — avec des exceptions justifiées (usages considérés comme essentiels ou absence réelle d’alternative) — et suivre une approche « par classe ».

Au-delà des bienfaits sanitaires, cette restriction « universelle » peut être vue comme une opportunité pour les entreprises.

D’après l’étude de Systemik, d’ici 2040, une réglementation universelle pourrait se traduire par un marché de 14,9 milliards de dollars pour les alternatives aux PFAS dans l’Union européenne. Le marché des alternatives aux PFAS pourrait ainsi tripler entre 2030 et 2040.

Où en sont les principales réglementations sur les PFAS en Europe et en France ?

Il existe des règlementations à plusieurs niveaux géographiques (France / Europe) et thématiques (sites industriels, eau de boisson, sols, etc.). En voici une synthèse :

Au sein de l’Union européenne

Aujourd’hui, la réglementation européenne ne concerne que certains usages et certains PFAS :

  • Les ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement) sont soumises à une autorisation de rejet des PFOS dans les eaux rejetées en milieu naturel (concentration inférieure à 25 µg/L) depuis 1998 ;
  • Le règlement POP (polluants organiques persistants) a strictement interdit le PFOA et le PFOS depuis 2020, le PFHxS depuis 2022 ;
  • La directive européenne EDCH sur les eaux destinées à la consommation humaine (2020) a fixé des teneurs maximales à respecter pour les eaux potables. Dès 2026, les États devront surveiller la teneur de 20 PFAS dans l’eau potable. La directive sur les eaux urbaines résiduaires prévoit que certains secteurs (cosmétiques, pharmaceutiques) contribuent au coût de traitement des eaux polluées à partir de 2028.
  • Le règlement européen sur les emballages alimentaires de 2024 a interdit l’utilisation de tous les PFAS au-delà d’un certain seuil dans les emballages alimentaires à partir d’août 2026 (source). Il s’agit pour l’instant du seul secteur visé par une interdiction globale des PFAS.
  • En septembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a adopté une nouvelle directive sur la surveillance des sols, intégrant un volet sur la surveillance obligatoire des PFAS dans le sol3Le Conseil adopte de nouvelles règles pour des sols européens plus sains et plus résilients. (2025, 29 septembre). https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2025/09/29/council-adopts-new-rules-for-healthier-and-more-resilient-european-soils/.

Le projet de restriction en cours d’étude par l’Agence européenne des produits chimiques vise une interdiction plus globale des PFAS. Voir notre article détaillé.

En France

La France a franchi un pas décisif en février 2025 en interdisant progressivement la mise sur le marché de certains produits contenant des PFAS à partir de janvier 2026 : cosmétiques, vêtements, chaussures et farts pour skis.

La même loi instaure une redevance et une réduction sur les rejets industriels de PFAS dans l’eau : les installations industrielles qui rejettent des PFAS dans l’eau doivent diminuer leurs émissions de 70 % d’ici à février 2028, pour atteindre 100 % en 2030, même si le décret d’application de la loi n’a pas détaillé les modalités précises de cette réduction 4Horel, S. (2025, 13 septembre). PFAS : le projet de l’UE pour interdire les polluants éternels revu à la baisse, provoquant la consternation et la colère des ONG. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/09/13/pfas-le-projet-europeen-d-interdiction-de-ces-polluants-eternels-revise-a-la-baisse_6640847_3244.html.

En 2030, tous les textiles contenant des PFAS seront interdits, sauf pour d’éventuels usages techniques particuliers 5Loi du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS). (2025, 28 février). https://www.vie-publique.fr/loi/293656-pfas-polluants-eternels-loi-ecologiste-du-27-fevrier-2025.

La proposition de loi initiale visait également les ustensiles de cuisine (dont les symboliques poêles Téfal), qui ne sont finalement pas concernés.

Avant cette loi, les restrictions appliquées aux PFAS en France découlaient de l’application des textes européens cités plus haut (règlement POP, directive sur les eaux destinées à la consommation humaine, etc.) et ne ciblaient que des PFAS identifiés et non la catégorie dans son ensemble.

Soutenir l’innovation en Europe

Or, aujourd’hui, l’Europe accuse un retard important dans le développement d’alternatives aux PFAS. La Chine s’est saisie du sujet depuis plusieurs années et a clairement pris de l’avance, suivie par les États-Unis et le Japon. La Chine est en effet le pays au monde qui dépose le plus de brevets sur des alternatives aux PFAS, bien plus que les pays européens 6Dr. Jelle Demeulemeester, Mynd-Ware : PFAS substitutes, A patent literature based analysis, October 2023
https://www.essenscia.be/wp-content/uploads/2023/10/patent-cell-tw_pfas-substitutes_oct2023.pdf
.

Le manque de fournisseurs européens d’alternatives sans PFAS est un frein au retrait des PFAS dans les chaînes de valeur. Par exemple, l’entreprise Marshall spécialisée dans les équipements audio a pour ambition de retirer les PFAS de ses produits et procédés. Pour cela, elle a besoin de fournisseurs de composants qui ne contiennent pas de PFAS ( « PFAS free »). Or, elle ne trouve pas ces composants en Europe et se retrouve donc contrainte de s’orienter vers des fournisseurs asiatiques. 7Arp, H. P. (2025, 16 octobre). If Europe does not lead on providing alternatives to # PFAS and # fluoropolymers, then China likely will. https://www.linkedin.com/posts/hans-peter-arp_pfas-fluoropolymers-pfas-activity-7384526832223744000-HIsz.

L’Union européenne n’est pas totalement inactive. Elle lance des appels à projets, dans le cadre du programme Horizon Europe, pour financer la création d’alternatives sûres et durables aux PFAS. L’appel Development of safe and sustainable by design alternatives to PFAS, doté de 30 M€, vise à soutenir des projets d’alternative dans quelques secteurs clés (électronique, textiles techniques, etc.).

Autre exemple, la Belgique, via son programme d’investissement Belgium Builds Back Circular, a orienté son 3e appel à projets sur la substitution des substances préoccupantes, en particulier des PFAS. Dans ce cadre, des acteurs belges, privés et académiques, travaillent ensemble pour créer par exemple des revêtements textiles déperlants sans PFAS.

Incitations

Au-delà de la réglementation et du soutien publique, d’autres incitations sont à encourager pour impulser et concrétiser le retrait des PFAS en France et en Europe.

Par rapport à d’autres démarches de transition, notamment celle liée à la décarbonation, deux mouvements semblent structurants : celui impulsé par les financiers et celui impulsé par les donneurs d’ordre économiques (grandes entreprises et administrations publiques).

Financiers → Entreprises

Les acteurs financiers (fonds d’investissement, banques, etc.), qui voient le risque réputationnel et réglementaire s’accroître, se montrent de plus en plus proactifs :

  • Investor Initiative on Hazardous Chemicals est une coalition d’investisseurs institutionnels, coordonnée par ChemSec, dont l’objectif est d’engager les entreprises chimiques cotées dans le retrait des PFAS.
  • Le gestionnaire d’actif Candriam a publié un article de recherche appelant les investisseurs à augmenter le risque de marché lié aux PFAS.

Certains acteurs financiers y voient aussi de nouvelles opportunités. C’est le cas de la société de gestion Axeleo Capital qui a investi dans Oxyle, qui développe une technologie innovante de destruction de PFAS8Oxyle Raises $ 16 Million to scale revolutionary PFAS destruction technology – Axeleo Capital. (s. d.). https://www.axc.vc/blog-posts/oxyle-raises-16-million-to-scale-revolutionary-pfas-destruction-technology.

Donneurs d’ordre → Fournisseurs

Les donneurs d’ordre — notamment les grandes entreprises et les administrations publiques — peuvent ajouter des clauses « sans PFAS » dans leurs cahiers de charges. Ces clauses peuvent concerner :

  • des exigences de non‑utilisation intentionnelle de PFAS ;
  • des obligations de transparence sur la présence de PFAS ;
  • des conformités à des labels ou standards prenant en compte les PFAS, comme OEKO-TEX® dans le textile ou Cradle to Cradle® pour les produits d’entretien.

Ainsi, les donneurs d’ordre peuvent ajouter à leurs cahiers des charge une section dédiée à la gestion des substances dangereuses — ou Restricted Substance List (RSL) — avec des points clairement abordés (listes des PFAS interdits, seuils à respecter, obligations, etc.).

Si vous souhaitez soutenir le retrait des PFAS, nous avons abordé plusieurs actions qui semblent prioritaires à mener :

  • monter en compétence sur les PFAS ;
  • identifier les risques et les opportunités liés aux PFAS pour votre organisation ;
  • soutenir le projet de restriction universelle à l’échelle européenne ;
  • si vous travaillez pour une entreprise, prendre en compte le retrait des PFAS dans le développement de votre entreprise ;
  • si vous travaillez pour un grand donneur d’ordre, intégrer des clauses liées aux PFAS dans vos cahiers des charges ;
  • si vous travaillez pour une institution financière, engager votre portefeuille dans une démarche de sortie des PFAS.

bye bye PFAS

L’initative bye bye PFAS a été pensée pour faciliter et accélérer ce retrait, en coordination avec les acteurs économiques. Voici nos prochaines campagnes :

Si vous souhaitez rejoindre la coalition bye bye PFAS ou simplement en savoir plus, n’hésitez pas à nous contacter.

Remerciements

Nous tenons à remercier toutes les personnes et organisations ayant — par leurs travaux et leurs publications — permis de rédiger cette synthèse.

Personnes et organisations ayant — par leurs travaux et leurs publications — permis de rédiger cette synthèse.

Voici une liste — non exhaustive — des personnes dont les travaux ont été repris dans cette page :

  • Pauline Cervan (Générations Futures)
  • Kildine Le Proux de La Rivière (Générations Futures)
  • Nadine Lauverjat (Générations Futures)
  • Raphaëlle Aubert (Le Monde)
  • Stéphane Horel (Le Monde)
  • Emilie Rosso (France 3)
  • Alby Schmitt (Ministère de la transition écologique)
  • Hans Peter Arp (NTNU Trondheim)
  • Christophe Mechouk (Sources)
  • Nicolas Thierry (député)
  • Luc Martinon (The Forever Pollution Project, PFAS Data Hub)
  • Romain Figuiere (Stockholm University, ZeroPM)